Les effets de l’austérité sur nos conditions de vie et d’études.

Enfant, je m’imaginais le cégep et l’université comme des lieux où une communauté scientifique travaillait collectivement sur des problèmes difficiles. Dans le fond de rang où j’ai grandi, dans la municipalité d’Huberdeau, avant même de pouvoir mettre des mots dessus, je rêvais de collégialité et d’une riche vie étudiante qui nourrirait ce travail de la pensée.
Or, collégialité et vie étudiante ne jaillissent pas spontanément du ciel des idées et j’ai rapidement déchanté en déménageant à Montréal à 17 ans pour étudier au cégep: on n’échappe pas à la réalité matérielle. Ça prend des ressources et de l’argent pour construire un milieu d’études agréable et stimulant. Or, les ressources et l’argent sont en manque croissant depuis près de 40 ans suite aux coupures des gouvernements libéraux, péquistes et caquistes.
Austérité étatique = conditions d’études merdiques
Les effets de l’austérité dans l’éducation sont connus et décriés par les employé·es de soutien et les enseignant·es depuis plusieurs années. La population est croissante et le manque de ressources adéquates implique une baisse de la qualité de l’éducation et des services: moins de temps pour les étudiant·es, moins d’argent pour rénover ou réparer les bâtiments ou pour offrir du soutien aux étudiant·es.
On connaît bien le récit des coupures du point de vue des employé·es. Mais qu’en est-il des effets des coupures sur notre vie et sur nos conditions d’études au jour le jour ? Comment la hausse des inscriptions et l’absence de réinvestissement façonnent-elles notre expérience vécue au quotidien pour la rendre plus à chier? Comment transforme-t-elle notre espace de vie et d’étude, notre temps consacré à la vie et aux études ?
Géographie de la vie étudiante
Au niveau de notre espace de vie et d’études, les effets de l’austérité peuvent être regroupés dans trois tendances lourdes: l’espace occupé est tantôt sur-utilisé, tantôt inadéquat, tantôt fucking loin.
Exemple de surutilisation. Au Collège de Maisonneuve, les locaux étudiant·es sont remplis à craquer de monde. La vie étudiante est bouillonnante et les étudiant·es aimeraient partir de nouveaux comités, mais faute de locaux, iels se retrouvent à devoir être plusieurs dizaines dans un même espace à peine plus grand qu’un studio. La lutte menée depuis quelques années pour l’ouverture d’un café étudiant est le signe d’une reconnaissance du problème chez la population étudiante. Cette lutte pourrait régler temporairement et partiellement la situation – ce serait un bon point de départ pour un mouvement plus large –, mais l’administration s’entête à refuser d’octroyer le local.
Exemple d’espace inadéquat. À l’UQAM, on peine à trouver des espaces convenables pour faire des activités étudiantes comme des assemblées générales ou des conférences de chercheur·euses invité·es. Par le passé, il y avait des espaces comme la salle Marie-Gérin Lajoie qui pouvaient accueillir des assemblées générales extrêmement populeuses. En 2012 et en 2015 (grèves étudiantes historiques), on y a fait des assemblées générales de 700 à 800 personnes Aujourd’hui, la plus grosse salle peut accueillir à peine 250 personnes. Comment peut-on espérer avoir une démocratie étudiante vivante et populeuse ou des débats d’idées d’envergure si les infrastructures sont aussi limitées?
Exemple d’espace fucking loin. Au Cégep de Saint-Laurent, les réparations infinies des bâtiments ont mené dans les dernières années à la prolifération de pavillons excentrés. Déjà que le prix des loyers nous pousse à habiter de plus en plus loin de nos établissements d’enseignement, on doit maintenant passer une part grandissante de nos pauses à se déplacer d’un endroit à l’autre. Auparavant, la pause pouvait durer une heure, maintenant nous devons condenser la même pause en 30 minutes en prenant en compte le temps de déplacement de 15 minutes entre le pavillon K où a lieu les cours et le pavillon A ou F où se trouve la plupart des étudiant·es.
Entre deux cours, on peut-tu faire quelque chose ?
L’austérité a des effets sur notre horaire, notre temps de vie et d’études. Un exemple de cela se trouve dans les solutions récentes des administrations collégiales face à la montée des inscriptions : étendre les périodes où ont lieu les cours obligatoires. Dans un article du 19 janvier 2026 paru dans le journal de Montréal, on apprenait que les étudiant·es du Cégep de Sherbrooke devaient parfois suivre des cours de philosophie et de français de 19h à 23h. Les cours de soir s’approchent dangereusement des cours de nuit. Imaginons les étudiant·es malchanceux·euses ayant un cours de fin de soirée suivi d’un cours de 8h à 11h le lendemain. Et après on s’étonne que certain·es cognent des clous le matin!
Si certain·nes peuvent voir d’un bon œil l’apparition des cours de fin de soirée – ce serait le signe d’une plus grande «flexibilité» dans les horaires des cours – il ne faut pas se leurrer. Ce n’est pas un cadeau des administrations, mais bien une stratégie de rentabilisation. De plus, la multiplication des créneaux horaires se fait au détriment des pauses communes. Il devient alors de plus en plus difficile de trouver un moment où l’ensemble des étudiant·es seraient disponibles pour avoir une vie étudiante riche, pour débattre en AG ou pour assister à des conférences.
Que faire?
Le portrait que je dresse est certainement celui d’une « merdification » des conditions d’études et de vie des étudiant·es. Pris isolément, chacun des exemples peut sembler un inconvénient qu’on pourrait très bien ignorer. Nous sommes nombreux·ses à nous dire que les études c’est un court temps dans une vie et qu’il faut juste tougher et passer rapidement à autre chose. En même temps, quand on voit ce qui nous attend après, je me demande si cette façon de penser n’est pas un mécanisme de défense. C’est toute notre vie durant qu’on va nous demander de tougher.
Sur chacun de nos campus, il y a des tonnes de petits irritants comme de problèmes plus grands liés à l’austérité que l’on peut adresser, que l’on peut visibiliser. C’est en articulant les inconvénients que l’on cherche à ignorer dans notre quotidien avec les décisions du gouvernement que la « merdification » des études acquiert un autre sens: on donne corps à notre critique de l’austérité et de la précarité, on légitime les petites résistances afin que progressivement on recommence à imaginer en faire des plus grandes.