
Jusqu’à tout récemment, l’administration du cégep de Maisonneuve avait coutume d’imposer systématiquement une reprise au calendrier scolaire après les grèves. Pour chaque jour de grève, elle ajoutait une journée au calendrier. En s’attaquant ainsi au moyen de pression de l’association étudiante locale, la SOGEECOM1, l’administration souhaitait la rendre inopérante. C’était avant que les étudiant·e·s s’en mêlent.
À la session d’hiver 2025, après avoir adopté un mandat d’opposition aux reprises en assemblée générale, les étudiant·e·s organisent une véritable escalade des moyens de pression. Celle-ci culmine, en mai-juin 2025, par plusieurs jours de piquetage dur, une injonction au tribunal et des examens sous surveillance policière. Ce fiasco autoritaire marquera les esprits des enseignant·e·s et des étudiant·e·s si bien qu’à l’automne 2025, suite à 5 jours de grève – deux jours de plus qu’à l’hiver 2025 –, l’administration change de stratégie. Résultat : aucune reprise des « journées grevées » au calendrier scolaire. L’escalade des moyens de pression aura porté ses fruits. Reportage et interview sur le déroulement d’une campagne locale victorieuse.
Les reprises: une stratégie de démobilisation
Pour comprendre l’escalade de l’hiver 2025, il est important de remonter aux sessions qui suivent le confinement. Les deux années précédant cette campagne, l’administration avait imposé des reprises: à l’automne 2023 – après la grève du Front commun – les étudiant·e·s terminent la session en janvier 2024, à l’automne 2024 – après la grève contre le sommet de l’OTAN – l’administration force également des reprises. Chaque fois ces reprises sont justifiées par la « règle des 82 jours* » une section du règlement sur les cégeps et les collèges.
Qu’est-ce que la règle des 82 jours ?
La « règle des 82 jours » est une clause dans le « Règlement sur le régime des études collégiales », une section de la Loi sur les collèges d’enseignement général et professionnel. L’article 18 de ce règlement prévoit que chaque session doit comporter « un minimum de 82 jours consacrés aux cours et à l’évaluation » et que toute administration qui prévoit une session de moins de 82 jours doit demander « l’approbation du ministre ».
Dans les faits, il est courant que les bureaucraties des cégeps fassent des tours de passe-passe avec les calendriers pour se conformer aux exigences du ministère. Une des stratégie les plus fréquentes est de considérer la « semaine de relâche » comme une semaine de « cours et d’évaluation », d’où l’usage du terme « semaine d’aide à la réussite ».
Ces mesures créaient des frustrations au sujet de la grève parmi les étudiant·e·s. Comme le note Mélianne B. Quintal, permanente de la SOGEECOM, il était fréquent à cette époque d’entendre des membres de l’association remettre en cause la pertinence de la grève : « Pourquoi faire la grève si on reprend toujours les cours? En quoi le moyen de pression est intéressant si on reprend toujours les cours? ». Les reprises favorisaient un découragement, une démobilisation et les membres du conseil exécutif considéraient qu’elles s’attaquaient au « principe même de pourquoi on fait la grève ».
Comment commencer l’escalade ?
Par le passé, la SOGEECOM avait déjà voté des mandats de grève des reprises des cours. Or, généralement, l’absence de plan clair et la faible mobilisation sur ce sujet faisait en sorte que le mandat n’était pas appliqué. Comme le souligne Wassim Terki, étudiant au double DEC en Sciences humaines et Sciences de la nature, après la grève contre l’OTAN, « on s’est positionné contre les reprises en assemblée générale, mais on l’a un peu laissé “slide”, on a pas fait la guerre contre les reprises à ce moment-là ».
À l’hiver 2025, l’exécutif de la SOGEECOM compte éviter ce laissez-faire et appliquer le mandat de façon ferme. Comme le souligne Elki Mercier, étudiante en Soins infirmiers, l’association est prête à agir immédiatement après la grève, dès le mois d’avril : « on attend que le collège de Maisonneuve sorte le nouveau calendrier et dès qu’ils le sortent, on rappelle notre mandat de grève aux étudiant·e·s. »
Après cette première réponse, les membres du comité exécutif adoptent une campagne de communication massive, première étape d’une escalade des moyens de pression : « On a décidé en comité exécutif qu’on communiquerait à tout le monde. On a écrit aux profs, on a écrit aux syndicats, on a écrit à l’administration. On a écrit à toutes les personnes qui avaient une adresse courriel “cmaisonneuve”. On a envoyé tellement de courriel. On a imprimé toutes les lettres, on les a mises dans les pigeonniers. On a fait des tracts, on a fait une infolettre. »
Toutes les personnes interviewées soulignent que cette stratégie de communication proactive a contribué au succès de la campagne. Toujours selon Elki Mercier, cette stratégie a permis d’obtenir une réponse « assez unanime des départements et des syndicats. Ils vont pas mettre d’examens là, c’est pas leur intention. » Cela contrastait avec le « silence radio » de l’administration au même moment.
Ainsi, au début mai, presque tous les départements sont parvenus à déplacer leurs examens avant la semaine de reprise du 26 au 28 mai. Il ne reste qu’un seul examen : le second cours de Biologie touchant environ une centaine d’étudiant·e·s qui doit avoir lieu le mardi 27 mai. Malgré la volonté des enseignant·e·s et malgré plusieurs propositions concrètes de changement d’horaire d’examen, l’administration du cégep refuse tout déplacement et fait la sourde oreille2. Il est donc temps de poursuivre l’escalade des moyens de pression.
Qu’est-ce qu’une escalade des moyens de pression ?
La CRUES et la SOGEECOM adhèrent à la stratégie de l’escalade des moyens de pression qui peut être définie ainsi :
1- L’escalade des moyens de pression est une stratégie qui passe par l’élaboration d’un plan d’action à courte ou à longue échelle. Le but est d’intensifier progressivement les actions, car c’est une des meilleures façons d’agrandir le bassin de personnes prêtes à se mobiliser pour atteindre les revendications.
2- Tous les types d’actions peuvent et doivent être exploités afin de mener à bon port le plan d’action. La population étudiante doit sentir que plusieurs moyens ont été tentés avant qu’elle accepte de se lancer dans des actions plus oppositionnelles (occupations, grève…). Il faut que cette escalade soit accessible afin que la population étudiante se sente incluse dans cette démarche.
3- Ainsi, de façon schématique, on commence avec des actions qui diffusent le plus efficacement nos revendications et notre argumentaire (actions médiatiques autonomes, de sensibilisation, artistique). Ensuite, on passe à des actions qui visent à mobiliser la population et à motiver les militants et la base qu’on veut rejoindre (manifestation interne, boycott d’une cafétéria et distribution de nourriture). Après ces étapes, lorsque les actions antérieures ont suscité assez d’intérêt et d’appui, on peut tenter d’entreprendre des actions plus perturbatrices (Perturbation des conseils d’administration des cégeps et universités, blocus économique, occupations des bureaux de l’administration ou d’un bureau gouvernemental, grève générale).
Piquetage, injonction, examen sous surveillance policière
Les deux premiers jours de la grève des reprises se déroulent sans heurts. Le piquetage commence tôt et les étudiant·e·s du cégep peuvent compter sur l’aide d’autres étudiant·e·s d’autres cégeps et universités ayant répondu à leur appel de solidarité. Après cette première démonstration de force, l’administration ajoute un jour supplémentaire au calendrier scolaire. Elle envoie le remaniement par courriel, sans sortir du bâtiment pour discuter avec les grévistes, sans négocier. Le jour suivant est « grevé ». À cet instant, tout porte à croire que la stratégie de l’administration est l’épuisement : la session est finie, le piquetage cessera de lui-même.
Or, revirement de situation : l’administration décide plutôt de forcer la reprise par la voie des tribunaux. Le 28 mai, elle envoie une mise en demeure à des exécutant·e·s et à d’ancien·ne·s exécutant·e·s de l’association étudiante via leur boîte courriel d’exécutant·e·s. La date d’audience est le lendemain. Après une nuit blanche passée à travailler sur l’audience avec les avocat·e·s, la cour porte un jugement favorable à l’injonction et le tribunal ordonne la fin de la grève. L’association étudiante est tenue de respecter la loi sous peine de lourdes amendes. Une question est alors sur toutes les lèvres: comment riposter face à cette judiciarisation ?
La réponse à l’escalade juridique viendra des réseaux militants autonomes de l’association étudiante et d’étudiant·e·s qui décideront alors de perturber les examens. Cette riposte extra-légale s’organisera sans l’association et délaissera la tactique du piquetage pour un répertoire d’action plus mobiles. Ainsi, la première semaine de juin, alors que plusieurs escouades policières entourent le cégep pour forcer les reprises, on a droit à un jeu du chat et de la souris entre manifestant·e·s et flics sur le terrain du cégep. Les manifestant·e·s réussiront à retarder les examens de plusieurs heures en semant le chaos et en montant des barricades de fortune3. Un petit pied de nez envers les tribunaux.
Regard rétrospectif à l’automne 2025
Selon les différent·e·s intervenant·e·s interviewé·e·s, la lutte de l’hiver 2025, malgré l’échec devant les tribunaux, a porté fruit sur le long terme. Elle a mené à l’abandon de la pratique de reprise des jours grevés après la fin de la session à la session suivante.
Pour Mélianne Quintal, le dernier moment de l’escalade a engendré des « coûts financiers et des coûts politiques [pour l’administration]. Ça rend pas le collège très populaire de devoir faire intervenir les flics pour forcer la tenue d’un examen. Le dénouement de cette session, l’absence de reprise, nous amène à croire que oui, l’escalade des moyens de pression a fonctionné. Ce qui avait été complètement refusé par le passé, soit remanier le calendrier pour que les semaines de la réussite comptent dans les 82 jours, a été accepté cette session sans avoir besoin de faire des moyens de pression.» Également, cette lutte a rapproché l’association étudiante des autres syndicats qui voient maintenant « clairement les comportements hautement anti-syndical de l’administration ».
Même son de cloche pour Elki Mercier qui considère que la campagne fût une victoire: « À l’hiver 2025, l’administration tenait la ligne dure sur la “règle des 82 jours”, elle disait que c’était illégal et que c’était impossible de compter les journées de soutien à la réussite dans les 82 jours [du calendrier scolaire]. Pourtant, à l’automne 2025, on n’en entend plus parler lorsqu’on négocie avec l’admin. Personne lève le petit doigt pour appliquer la règle et on n’entend pas parler des risques que le ministère refuse le nouveau calendrier. »
Cette campagne l’a également convaincue de la pertinence de la stratégie d’escalade des moyens de pression : « Ce que je retiens de la grève des reprises c’est que des moyens de pression qui sont organisés, qui s’inscrivent dans une escalade, ça mène à des gains. Pis, ça, je l’avais pas souvent vu appliquée. Je connaissais la théorie du syndicalisme de combat, mais le fait d’avoir vu cette victoire-là, ça m’a prouvé et ça nous a prouvé que les administrations et les gouvernements n’ont pas les mains liées. On peut faire des différences en s’organisant, en allant bloquer, en faisant des pétitions, en communiquant entre nous et en montrant de la solidarité. Et ça, ça m’a absolument motivée pour mener d’autres luttes. »
[1] La Société générale des étudiantes et étudiants du collège de Maisonneuve.
[2] Elki Mercier rapporte être allé voir la coordonnatrice du département qui lui « a assuré qu’il y avait de la place pour faire cet examen-là en dehors des jours de reprise. La coordonnatrice m’a dit qu’elle avait envoyé un message à la direction. Elle avait écrit qu’elle avait trouvé une plage horaire et une classe pour donner l’examen. Son courriel se terminait par “ Est-ce que c’est correct? “ L’administration n’a jamais répondu. Il y avait clairement une stratégie, ici, de la part de l’administration. »
[3] Voir le reportage de Front rose à ce sujet: https://frontrose.gay/maisonneuve-cest-pas-brebeuf/