
Jeanne peine à joindre les deux bouts. Son appartement, sa nourriture, ses droits de scolarité: les factures s’accumulent. Elle s’inquiète de devoir quitter l’université. Avec ces études à temps plein et son travail, elle fait des semaines de 65h. Pourtant, elle pensait bien recevoir une forme d’aide du gouvernement pour ne pas avoir à travailler toutes ces heures et négliger ses études.
Le hic? Le gouvernement juge que Jeanne devrait recevoir un soutien de ses parents, ce qui n’est pas le cas. Par conséquent, elle se trouve coincée. Sans aide gouvernementale ou parentale, Jeanne fait face à des choix déchirants. Mais est-ce ce que nous souhaitons pour les personnes étudiantes du Québec ?
En effet, la contribution parentale représente ce que nous devrions recevoir comme soutien financier de la part de nos parents.C’est une obligation légale. Le gouvernement présume que la contribution parentale est versée aux personnes étudiantes et, plus le salaire des parents est élevé, plus cette contribution est grande. Plus elle est grande, plus l’aide financière aux études accordée par le gouvernement est petite.
Imaginons le cas suivant: le gouvernement considère qu’une étudiante a besoin de 1500$ par mois pour vivre durant ses études. Selon le revenu de ses parents, il assume que ceux-ci devraient contribuer 500$ par mois pour soutenir financièrement leur fille durant ses études. Dans ce cas, le gouvernement donnera 1000$ par mois de prêts et bourses à l’étudiante, et ce, peu importe si elle reçoit réellement 500$ par mois de ses parents. La contribution parentale est incluse dans le calcul de l’AFE pour toutes personnes considérées financièrement dépendantes de leurs parents et dont les parents font plus de 75 000$ ensemble.
L’AFE, ça devrait servir à nous rendre plus indépendant·es des pressions financières durant nos études. Or, l’importance de la contribution parentale dans le calculde l’AFE place les personnes étudiantes dans une autre position de dépendance: la dépendance financière à l’égard de parents. Le gouvernement considère que nos parents sont obligés de nous donner leur contribution, mais obtenir cette contribution parentale n’est pas toujours facile. Souvent, son obtention vient avec des jugements et des conditions, des attentes de performances académiques, une restriction des programmes d’études acceptables ou des pressions sur les choix de vie. Alors que l’AFE devrait assurer la possibilité de choisir librement nos études, sans crainte de la précarité ou de la pression de notre entourage, la contribution parentale nous remet dans une position de dépendance à l’égards de nos parents.
Cette dépendance rend beaucoup plus difficile le départ des milieux familiaux toxiques et abusifs, ce qui affecte de manière disproportionnée les personnes queers1, encore plus quand l’on considère qu’une des manières les plus réalistes d’échapper à la contribution parentale est le mariage.
Dans le cas où nos parents ne nous donnent pas la contribution prévue, la seule solution que le gouvernement nous offre est de poursuivre nos parents pour les forcer à nous donner l’argent. Comme si les personnes étudiantes qui sont en train de chercher une manière de payer leur fin de mois avaient le temps et l’argent de faire une poursuite civile, ou même la volonté d’utiliser des moyens qui risquent d’envenimer leur relation avec leurs parents. Pour les personnes dépendantes des contributions parentales, le dilemme est donc d’accepter le contrôle que leurs parents ont sur leur existence, de mettre efforts et ressources pour détruire leur relation avec leurs parents en les poursuivants ou, finalement, de trouver une manière de ne plus être considéré financièrement dépendant de ses parents, pour que la contribution parentale soit effacée du calcul de l’AFE.
Ainsi, trois options principales s’offrent à nous.
La première est de créer sa propre unité familiale, en ayant des enfants ou en se mariant. En effet, pour échapper à l’emprise de sa famille, quoi de mieux que d’en partir une nouvelle! La contribution parentale fait de l’AFE un outil de contrôle, qui renforce le pouvoir de la famille en maintenant le contrôle parental et en offrant comme porte de sortie principale la fondation de sa propre famille, encourageant les nouvelles générations à rentrer dans le moule de la famille nucléaire.
Sinon, on peut arrêter d’étudier pendant deux ans, durant lesquels on travaille.. Il faut donc rentrer sur le marché du travail, repoussant notre éducation à plus tard. Le retour aux études est souvent plus difficile, surtout après deux ans sur le marché du travail. L’idée de forcer un arrêt des études pour avoir accès aux études est plutôt absurde. Cette mesure vise à encourager le retour aux études, mais n’offre pas de vrai solution aux personnes qui veulent continuer leurs études.
Finalement, on peut trouver un travailleur·euse social·e qui peut attester que notre situation familiale s’est détériorée à un point tel que nous avons dû quitter le milieu familial ou couper contact avec nos parents. Sans même considérer la difficulté d’avoir accès à un travailleur·euse social·e, cela veut dire que les seules relations familiales qui méritent qu’on efface la contribution parentale sont celles qui se sont complètement écroulées.
L’accès au financement des études ne devrait pas dépendre du bon vouloir des parents. C’est pourquoi nous pensons que le retrait de la contribution parentale du calcul de l’aide financière devrait se trouver dans une réforme de l’AFE.
Suite à un retrait de la contribution parentale, comment nous assurer que les parents plus fortunés payent leurs parts? De la même manière que nous devons nous assurer que les plus fortunées en général payent leur part, en s’assurant que le financement de nos services publics se fasse d’une manière qui redistribue la richesse, soit à travers un impôt graduel sur le revenu, une taxe sur les grandes entreprises privées ou un impôt sur le capital fixe.
C’est pourquoi la CRUES réclame une abolition de la contribution parentale dans ses demandes de réforme de l’AFE, ainsi que le financement de cette réforme à travers une augmentation des impôts des plus fortunées.