Face à l’éducation marchandisée, une solution : La Gratuité!

  COURRIER DU LECTORAT  

Traiter l’éducation supérieure comme un droit n’est pas en vogue dans la Belle Province. Les dernières années nous en ont donné quelques exemples, notamment avec l’indexation des frais de scolarité de 20131, l’augmentation marquée de ceux-ci pour les étudiants·es non-résident·es en 20232, et leur progression vertigineuse comme source de revenus dans les budgets institutionnels universitaires depuis 20113. Toutes ces mesures, couplées à l’austérité budgétaire gouvernementale4, nous indiquent qu’un processus de marchandisation de l’éducation est en cours aujourd’hui. Par marchandisation, je veux dire que l’on considère maintenant l’éducation à l’instar d’un produit de consommation (i.e. une marchandise5). Ainsi, il n’est plus utile de nous « éduquer » que si c’est profitable de le faire, et en retour, on considère l’éducation comme valant la peine d’être payée que si elle nous rapporte une valeur économique (emploi, compétences, etc.).

Face à cet enjeu, plusieurs solutions sont possibles. Pour la CASSE6, puisque l’éducation est maintenant marchande, nous devrions être payé pour y participer. Leur point de vue est que les universités profiteraient d’un rayonnement et de revenus additionnels grâce à la production académique étudiante gratuite (travaux, mémoires, thèses, articles, etc.), justifiant en retour l’octroi d’un salaire aux étudiant·es.

Le diagnostic offert par la CASSE7 est d’une précision chirurgicale quand il vise la forme d’exploitation éducative la plus éclatante : les stages non payés. Il n’y a aucun doute que la salarisation des stages est impérative pour assurer une qualité de vie et d’études décente aux stagiaires, surtout face à la dimension genrée de l’exploitation vécue par bon nombre de celleux-ci dans les domaines étatisés du care (éducation, santé, services sociaux, etc.). Toutefois, je pense que nous devons lourdement nous questionner face à la demande plus large de la CASSE, le salariat étudiant. Quoique leur diagnostic entourant l’éducation marchande et le travail gratuit soit fiable, nous pensons que leur traitement proposé est erroné. Voici pourquoi :

1- Demander le salariat étudiant, c’est abandonner l’éducation à la marchandisation

La CASSE dit vrai ; l’éducation dans sa forme présente est lourdement marchandisée et elle est primordiale à la reproduction du système capitaliste Pourtant, je pense qu’accepter cet état des lieux signifie adopter une position résignée devant l’éducation. On se refuse de voir que l’éducation pourrait être davantage que ce qu’elle est aujourd’hui. Si l’on accepte le salariat comme prémisse de la lutte étudiante, nous abandonnons l’idée que l’éducation peut être non marchande. En nous retranchant dans la position de salarié·es, nous nous enfermons dans un horizon de lutte circonscrit par les rapports de production capitalistes, et nous abandonnons l’idée d’un dépassement de ces conditions.   

2- Demander le salariat étudiant, c’est s’incruster plus profondément dans les relations capitalistes

La position de personne salariée vient avec une immense subordination et exploitation. Vouloir s’assumer pleinement dans cette condition est, à mes yeux, dangereux. Je ne pense pas que nous voulons être enfermé·es dans la cage d’or du salaire, restitué·es monétairement en échange d’une subordination au capital. Ceci n’est pas pour dire que l’idée d’être compensé durant les études est mauvaise, loin de là. Mais penser une aide financière aux études en terme salariale est, à mon sens, malavisé. Le salariat, en plus d’être un statut intrinsèquement subordonné, implique 1001 modalités d’ordre technocratique. Les salaires étudiants seront-ils basés sur le nombre de crédits inscrits? Le nombre d’heures par session? Les notes ou la cote Z? La valeur qu’on apporte à l’éducation marchande? Un échec dans le cadre d’un cours pourrait-il entraîner une retenue salariale? Tous ses dispositifs n’engrangeraient-ils pas une plus grande compétition, et non solidarité, entre étudiant·es? Selon moi, ce modèle pourrait aggraver les disparités entre étudiant·es et imposerait les problèmes du monde du travail à l’école. 

3- Le salariat étudiant menacerait notre modèle associatif

Même si la CASSE envisage surtout sa demande du salariat étudiant comme un outil politique visant à mettre en lumière les contradictions de notre système8, il est nécessaire d’envisager les conséquences de celui-ci pour notre milieu associatif. Si le salariat était gagné, les associations étudiantes ne seraient-elles pas reléguées au même rôle que les syndicats occupent aujourd’hui? Devront-elles négocier des conventions collectives avec le gouvernement et/ou leurs établissements? Les grèves étudiantes ne seraient-elles pas encadrées similairement à celles des syndicats? Tout ceci ne nous limiterait pas dans notre habileté à démontrer de la solidarité avec d’autres luttes? Le salariat aurait donc le potentiel d’édenter le syndicalisme étudiant.

En somme, je pense que les a priori de cette lutte et ses potentielles conséquences sont un trop grand risque pour que le jeu en vaille la chandelle. Pour moi, une solution simple s’impose pour vaincre la marchandisation de l’éducation : la gratuité scolaire. Voici sa pertinence selon moi :

A- La gratuité offre des gains matériels concrets aux personnes étudiantes 

L’éducation marchande endette sur toute une vie et coûte au quotidien. Sur le court terme, la gratuité sauverait des milliers de dollars par année aux universitaires. Un vrai coup de pouce en contexte de hausse majeure du coût de la vie. Sur le long terme, la gratuité délesterait plusieurs d’entre nous d’un fardeau immense de dette étudiante, nous aidant à nous émanciper des forces du marché9

B- La gratuité augmenterait radicalement l’accessibilité à l’éducation supérieure10 

Combien de personnes se privent d’aller à l’université à cause de son prix? Les frais de scolarité sont de facto une barrière à l’entrée dans l’éducation supérieure pour les classes populaires. En atteignant la gratuité universitaire, des générations complètes de personnes précaires pourraient bénéficier de la levée de cette entrave financière, combattant ainsi les disparités de classe de notre société. 

C- La gratuité offre un horizon politique libérateur11 

La lutte pour la gratuité nous offre une opportunité d’aller sur l’offensive afin de battre en brèche la marchandisation. En rendant gratuite l’éducation, nous pourrions prouver qu’un monde meilleur est possible, et que le Grand Capital n’est pas obligé de dicter chaque aspect de nos vies. En luttant pour une éducation démarchandisée, nous démontrons qu’il est possible d’organiser le social d’une autre manière que sous l’impératif de la productivité économique, et nous pourrions inspirer un mouvement plus large dans d’autres secteurs.

Évidemment, la gratuité de l’éducation, donc sa démarchandisation12, n’est pas la fin de la lutte. Je ne prône pas une « Étatisation » de l’éducation, mettant fin au combat dès l’acquisition de la gratuité. Plutôt, je pense que l’atteinte d’une éducation émancipatrice a comme condition d’existence la démarchandisation. À l’inverse, inviter le salariat à l’école renforcerait l’encastrement de l’éducation dans la sphère marchande, et rendrait extrêmement plus dure son extirpation des griffes du capital. J’invite donc mes camarades de la CASSE à repenser leur approche de salarisation du travail étudiant, et à reconsidérer une solution à la hauteur de nos aspirations émancipatrices : la gratuité scolaire.

  1. Radio-Canada (26 février 2013). Droits de scolarité : Québec imposera l’indexation. ↩︎
  2. Labbé, J. (13 octobre 2023). Québec haussera les tarifs pour les étudiants universitaires non-résidents. Radio-Canada. ↩︎
  3. Lesage, S.-É. (2026, octobre). Quel avenir pour le financement des universités ? [Note]. INSTITUT DE RECHERCHE ET D’INFORMATIONS SOCIOÉCONOMIQUES (IRIS), p.1 ↩︎
  4. Goudreault, Z. (25 mars 2025). Un budget « qui ne rassure pas » en éducation et en enseignement supérieur. Le Devoir. ↩︎
  5. Une marchandise est, dans la tradition marxiste, un produit du travail humain possédant deux valeurs principales : une valeur d’échange (prix) et une valeur d’usage (utilité). La valeur d’échange est grosso modo déterminée par la quantité de travail humain nécessaire à la produire. La marchandisation capitaliste se résume donc en un processus ou la valeur d’échange d’une marchandise viens à en primer sur sa valeur d’usage. Source : Marx, K. (1870, réédition 1993). Chap. I – La Marchandise. Dans Le Capital : critique de l’économie politique, les Éditions sociales, pp. 39-95. ↩︎
  6. Convergence autonome et solidaire pour le salariat étudiant ↩︎
  7. Inspiré des CUTE (Comités Unitaires pour le Travail Étudiant), fers de lance de la lutte des stages de 2018-19 ↩︎
  8. CASSE, (automne 2025). Le salariat étudiant pour se libérer de la précarité! Le Débordement, no. 2, p. 11. ↩︎
  9. Pour en savoir plus sur l’endettement et la gratuité : Martin, É. et Lesage, S.-É. (2022, août). Peut-on réaliser la gratuité scolaire au Québec ? [Note]. INSTITUT DE RECHERCHE ET D’INFORMATIONS, pp. 10-12. ↩︎
  10. Pour en savoir plus sur l’accessibilité et la gratuité : Martin, É. et Lesage, S.-É. (2022, août). Peut-on réaliser la gratuité scolaire au Québec ? [Note]. INSTITUT DE RECHERCHE ET D’INFORMATIONS SOCIOÉCONOMIQUES (IRIS), pp. 3-4. ↩︎
  11. Pour en savoir plus sur le potentiel libérateur de la gratuité (en éducation et en général) : Ariès, P. (août 2018). Éloge de la gratuité. Le Monde diplomatique, p. 28. ↩︎
  12. La gratuité entraine-t-elle une démarchandisation complète? Je laisse cette question ouverte au lectorat. ↩︎