Éditorial du comité journal
Le journalisme de gauche est nécessaire. Bien que notre époque regorge de journalistes centristes de grande qualité, les perspectives de gauche peuvent enrichir le travail journalistique, particulièrement là où les médias centristes ont erré.
Être neutre, ça se peut-tu?
Choisir c’est renoncer. Chaque fois qu’un journal décide de couvrir un enjeu, une manifestation, une déclaration de politicien·ne, un scandale plutôt qu’un autre, il renonce à couvrir autre chose. Le choix de ce qui est couvert nous révèle la ligne éditoriale, et surtout, politique d’un journal, bien plus que ses chroniqueur·euses et éditorialistes.
Ce qui m’amène à un constat : Radio-Canada, La Presse, Le Devoir, les Journaux de Montréal et Québec, etc. ne sont pas neutres, ils sont centristes. Les choix éditoriaux et le style d’écriture des reportages nous le démontrent. Et le centre, ça sert le statu quo, surtout quand c’est de droite.
Pour un journal comme La Presse, s’afficher comme neutre et tenter de l’être implique un choix dans la diffusion de textes du public dans leur section Dialogue. Dans ce souci d’être « neutre », elle a refusé de diffuser le communiqué des Robins des Ruelles, un collectif ayant orchestré un vol symbolique de 3 000$ dans une épicerie Métro de Montréal, parce qu’elle l’a jugé « trop radical ». Karim Benessaieh, journaliste de La Presse, a toutefois tenté de rentrer en contact avec le groupe, pour leur reportage sur l’événement, une sorte de compromis. Tout de même, refuser un texte comme ça, ce n’est pas neutre.
À l’inverse, dans ce même reportage, Karim Benessaieh transmet les déclarations trompeuses sans mise en contexte de la porte-parole de Métro, Geneviève Grégoire. Elle défend Métro comme non-responsable des hausses de prix et vante la chaîne de donner 8,6 millions en dons corporatifs. Lorsqu’une déclaration de représentants d’ultra-riches est relayée sans mise en contexte, c’est manquer de rigueur journalistique.
Par exemple, on devrait mentionner que le Groupe Métro est un gigantesque réseau qui inclut les épiceries Métro et Super C, les Pharmacie Brunet, les Pharmacie Jean-Coutu et la boulangerie Première Moisson. On devrait aussi mentionner que Eric La Flèche, PDG de Métro, empoche 6,8 millions en 2025, et que le Groupe Métro a annoncé 1,02 milliards de dollars de bénéfices net pour l’an 2025 dans un communiqué de presse. Ça remet en perspectives l’argent relativement bas remis en don pour la même année: il correspond à moins d’un 1% des bénéfices engrangés (qui résultera en un bon gros reçu d’impôts).
Mais non, pour Métro, pas besoin de mettre en contexte l’entreprise. Par contre, pour l’écrasante majorité des articles couvrant le génocide en Palestine depuis le 7 octobre 2023, La Presse insère un paragraphe de mise en contexte pratiquement copié-collé, rappelant que l’origine du conflit se trouve dans l’attentat sanglant du Hamas. Ce n’est pas techniquement un mensonge, mais c’est à la limite de l’incorrect, car cela invisibilise le réel début du « conflit », le (premier) nettoyage ethnique de 1948, la Nakba. Pas de la désinformation pure, mais de la très mauvaise mise en contexte.
Le cartel du pain : un complot dont sont accusées plusieurs chaînes d’épiceries. La chaîne Loblaws a déjà été reconnue coupable, tandis que Sobeys (IGA), Metro, Walmart, Tigre Géant et Canada Bread sont encore accusées. Les chaînes d’épiceries auraient conspiré pour gonfler artificiellement le prix du pain emballé de 1,50$ pendant 20 ans, de 2001 à 2021.
La question se pose alors : comment couvrir un enjeu sous plusieurs angles, tout en assumant une posture de gauche? On ne peut pas seulement laisser les chroniques et éditoriaux faire l’analyse ou la mise en contexte, je crois qu’un certain degré d’analyse doit toujours être présent dans le reportage, ce qui implique de vérifier et de réfuter des déclarations erronées, au besoin.
Pour un journalisme qui ne laisse rien passer
Comme journal de gauche, Le Débordement considère que la voix des personnes pauvres se rebellant contre les épiceries riches devait être entendue dans le contexte de montée fulgurante des prix de l’épicerie. Oui, même si iels aient commis un acte qui dérange, et oui, malgré qu’iels ont brisé les lois. Nous avons donc décidé de diffuser le communiqué des Robins des Ruelles dans notre journal.
C’est là ce qui nous distingue : un journal de gauche peut couvrir des enjeux qui autrement tombent dans l’angle mort des autres médias, et différemment. Par exemple, dans cette édition, nous avons réalisé un reportage sur la résistance à la répression politique des militant.es étudiant.es au cégep de Maisonneuve, passé sous le radar médiatique. Nous sommes un journal syndical après tout, informer sur les luttes locales, c’est servir les membres de la CRUES.
Les journaux de gauche sont petits en ce moment au soi-disant Québec, et font peu de parutions par année. Dans certains cas, ce faible rythme de parution est une force, il nous permet de réaliser des reportages de longue haleine, ce que le rythme de travail effréné des journaux quotidiens leur permet rarement.
Avec les mises à pied massives à Radio-Canada et TVA-Nouvelles cette année, les pressions financières s’accentuent sur les grands journaux. La transition se poursuit depuis 10 ans, du modèle de l’abonnement à l’édition papier vers un modèle (beaucoup moins payant) basé sur les abonnements en ligne et les publicités sur leur site web. La diminution du personnel réduit nécessairement le temps disponible pour contre-vérifier des déclarations trompeuses, et ça les amène parfois à publier des articles qui se résument à un copié-collé de communiqués de presse, car un article doit sortir immédiatement sur tous les sujets brûlants, pour ne pas perdre les clics.
Le journalisme au poing levé
Le défi du journalisme engagé reste entier : comment un·e étudiant·e de centre ou de droite pourrait-il nous faire confiance si nous assumons nos analyses de gauche dans chaque article? Cette confiance doit être gagnée avec de la rigueur journalistique, une révision éditoriale serrée et une équipe dédiée à la recherche de la vérité, et ce, durablement dans le temps. La publication de reportage en plus des chroniques marque selon nous le début d’une démarche visant à concilier rigueur journalistique et engagement militant.