
Les syndicats du secteur public ont une bien fâcheuse habitude, celle de ne se rappeler du bien-être des bénéficiaires qu’en cas de coupes budgétaires ou de négociation des contrats de travail. Ils appellent alors à la solidarité du public, rappelant que la qualité des services repose sur la qualité des conditions de travail. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout.
Il est vrai qu’on obtient de meilleurs services en payant les employé·e·s convenablement et en réduisant leur charge de travail, notamment en embauchant plus de monde. Le Protecteur du citoyen notait d’ailleurs, à l’automne dernier, une baisse d’empathie de la part du personnel à l’égard des patient·e·s et de leurs proches dans le réseau de la santé et des services sociaux, résultat d’une longue série de coupures et de réformes régressives dans le réseau. Du côté de la fonction publique, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) souligne que « l’austérité se calcule en souffrances », soulignant par exemple que 92 % des appels au Tribunal administratif du logement ne sont pas pris en charge, faute de personnel.
Mais les services publics ne sont pas neutres, quel que soit leur état. S’ils résultent tous de luttes populaires, il n’en demeure pas moins qu’ils sont des réponses aménagées par la classe dominante ; ils jouent conséquemment un rôle particulier dans la reproduction de la société dans son ensemble. Ainsi, pour les employeurs, le système de santé soigne la main-d’œuvre pour qu’elle soit apte à retourner travailler, celui des services sociaux s’occupe des plus désoeuvrés pour les réintégrer au besoin au marché du travail, eux ou leurs enfants. Il en va de même pour le système d’éducation qui forme la main-d’œuvre en devenir, de la petite enfance jusqu’à l’université, en passant par l’éducation régulière et les écoles de métiers.
Les services publics ont également tous une dimension coercitive qui formate ou élimine les éléments indésirables pour les employeurs, que ce soit pour remettre les personnes migrantes ou racisées « à leur place » dans le marché du travail ou parfois carrément éliminer des populations, qu’on pense aux stérilisations forcées des femmes autochtones, pratique encore récente, ou à la maltraitance de patients des Premières Nations pouvant mener jusqu’à la mort. Ce sont des exemples extrêmes, mais pensez à toutes les dispositions incluses dans l’accès aux services publics qui contribuent à vous discipliner.
Enfin, l’accès aux services publics met toujours au travail les bénéficiaires et leur entourage, qu’on pense aux proches aidants qui doivent accompagner un patient sur une base quotidienne pour s’assurer qu’ils reçoivent tous les traitements et soins nécessaires, ou encore aux parents d’élèves à qui il revient de veiller à ce que leurs enfants arrivent à l’école propres, nourris, habillés, reposés, en santé et à l’heure, en plus des devoirs et de la discipline. Les élèves eux-mêmes ne sont pas des bénéficiaires passifs qu’on remplit comme des cruches vides. Iels doivent bosser dur pour acquérir les compétences attendues par les employeurs pour cheminer dans le système d’éducation. Toutes ces compétences sont comptées en heure de travail, les crédits, et ont une valeur sur le marché de l’emploi.
Un véritable front commun
Il est ainsi insuffisant de réclamer un réinvestissement dans les services sociaux si on veut bâtir un véritable front commun contre l’austérité. La division entre, d’une part, les travailleuses et travailleurs des services et, d’autre part, les usagères et usagers, pose un premier problème. C’est en tant que classe qu’il faut répondre aux attaques contre les services sociaux et, pour ce faire, les syndiqué·e·s des services publics ne doivent plus considérer les usagères et usagers comme des bénéficiaires, mais comme des collègues.
Une solidarité réelle implique d’adopter un point de vue et des revendications conséquentes. Les syndiqué·e·s des services publics doivent ainsi appuyer la revendication en faveur du salaire étudiant, autant pour les stages que pour les études ; celle d’une rétribution pour les proche aidantes qui doivent se consacrer parfois à temps complet au bien être des malades ; celle d’un revenu de base porté par des groupes de prestataires de l’aide sociale et de travailleuses et travailleurs précaires ou migrants, qui comprennent que le fonctionnement normal de l’économie capitaliste implique la marginalisation d’un paquet de monde du marché du travail ou leur maintien au plus bas de l’échelle sociale et salariale.
C’est sur une revendication commune qui va au-delà du réinvestissement dans les services publics qu’on pourra poser les bases d’un front commun suffisamment puissant pour renverser les attaques austéritaires. Il est vrai que les coupures et réformes régressives présentent souvent des occasions de mobilisations massives qui se rendent jusqu’au recul des gouvernements, quel que soit le parti au pouvoir. Par contre, on se doit de constater que, chaque fois, les concessions de la classe dirigeante ne sont que partielles. C’est là un sérieux problème avec la stratégie défensive : chaque fois on perd un peu plus.
C’est pourquoi il est grand temps de passer à l’offensive en organisant patiemment un véritable front commun où les usagères et usagers des services publics seront considérés comme des collègues des travailleuses et travailleurs.
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La grande démission
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